LIVRE I

Décès, exhumations, examens ostéologiques

 

 Chapitre 37

Autopsie et inhumation en 1795

A - Le rapport d'autopsie du 21 prairial an III

Le texte en est connu. Les quatre médecins qui ont procédé à l'opération sont des sommités médicales. Philippe Jean Pelletan est chirurgien en chef du grand hospice de l'Humanité; Jean Baptiste Eugénie Dumangin est médecin en chef de l'hospice de l'Unité; Pierre Lassus est professeur de médecine légale à l'École de santé de Paris; Nicolas Jeanroy est professeur aux écoles de médecine de Paris.

Pelletan avait été nommé pour s'occuper de l'enfant du Temple le 17 prairial an III (5 juin 1795). Dumangin lui avait été adjoint le 19 prairial (7 juin). Aucun des deux n'avait jamais eu affaire au Dauphin. Seuls les docteurs Lassus, ancien chirurgien de Mesdames (les tantes de Louis XVI), et Jeanroy, anciennement attaché à la Maison de Lorraine, avaient été appelés quelquefois en consultation à la Cour : ils avaient pu rencontrer le petit duc de Normandie et constater certaines de ses caractéristiques physiques.

 (Ill. : Le docteur Pelletan, à gauche, et le docteur Dumangin, à droite)

Il est deux caractéristiques physiques du Dauphin qu'aucun de ces quatre médecins ne pouvait ignorer:

Il est une troisième marque corporelle du Dauphin dont les docteurs Lassus et Jeanroy ne pouvaient pas non plus ignorer l'existence étant donné qu'ils avaient été amenés l'un comme l'autre, même de façon tout à fait occasionnelle, à donner des soins au duc de Normandie à Versailles. Il s'agit de la tache de naissance (nævus maternus) sur la face interne de la cuisse gauche de l'enfant, dans une forme rappelant une colombe (tache du Sait-Esprit). Il s'agit là d'une caractéristique absolument ineffaçable et qui ne peut être contrefaite. L'existence de ce signe est confirmée par un texte du docteur Jeanroy et par le témoignage de Madame Morel de Saint-Didier qui rapporte les paroles du docteur Jeanroy qui lui a déclaré à ce sujet qu'à ce signe on reconnaîtrait le petit Roi entre dix mille.

(Ill. : Le docteur Lassus, à gauche, et le docteur Jeanroy, à droite)

Les médecins commis à l'autopsie ont, bien sûr, commencé par l'examen externe du cadavre, ainsi qu'il est de règle. Or, dans le rapport dressé à la fin de l'opération et qu'ils ont signé tous les quatre, ils n'ont relevé aucune marque externe quelconque.

On a pu objecter que la tâche des médecins légistes ne consiste pas à chercher quelle est l'identité du défunt, mais à déterminer quelles sont les causes du décès. Ceci posé, rien ne leur interdit de noter dans leur rapport tout détail pouvant permettre une vérification de l'identité du défunt, et les signes externes font partie de ces détails. Il s'agissait de plus du fils de Louis XVI et personne ne les aurait certes blâmés de contribuer à en apporter la preuve.

Nous avons déjà noté que, ce faisant, les médecins ont fait preuve d'honnêteté. Ayant noté en effet un début de putréfaction, ils auraient pu inventer de tels signes qui seraient devenus absolument invérifiables en seulement quelques jours.

Nous avons là une preuve que le garçon mort au Temple le 20 prairial an III (8 juin 1795), autopsié le lendemain et inhumé au cimetière Sainte-Marguerite le surlendemain, n'était pas Louis XVII.

Ajoutons que le docteur Pelletan déclara "qu'il a scié le crâne en travers, au niveau des orbites, pour faire l'anatomie du cerveau et qu'il a remis la calotte du crâne en place et enveloppé la tête d'un mouchoir ou d'un bonnet de coton, qu'on retrouvera cet appareil si la pourriture ne l'a pas détruit et, en tout cas, la calotte du crâne existera encore, entourée des débris des linges". Il précisera plus tard qu'il y a eu une légère échappée de scie lors de cette opération.

B - Une dépoulle pieusement conservée

1 - L'inhumation officielle

a) - Un cercueil trop long

Lors de l'enquête de 1817, lancée à la demande de Provence, et confiée au Garde des Sceaux, Pasquier, aidé de Simien-Despréaux, Voisin, l'ordonnateur des pompes funèbres, déclare qu'"il a fait confectionner une bière d'environ cinq pieds de long parce que le jeune monarque était de grande taille pour son âge de dix ans deux mois".

Or nous savons que Louis XVII était petit pour son âge. Et pourtant trois témoins de prairial an III se sont déclarés surpris de la grande taille de l'enfant qu'ils ont vu lors de son décès. Il s'agit tout d'abord du commissaire

Damont qui fut nommé au service du Temple à partir du 20 prairial à midi et qui témoigne qu'il fut surpris de la grande taille de l'enfant et de ce qu'elle aurait été s'il avait pu voir l'enfant debout. Il s'agit ensuite de deux députés à la Convention qui vinrent au Temple le 21 prairial au soir, Augustin Le Goazre de Kervélégan et le docteur Bergoeing qui déclarèrent tous deux avoir gardé le souvenir d'un enfant d'environ treize ans. Le docteur Bergoeing ajouta que le jeune défunt avait toutes les articulations enflées.

Nous avons sur ce point un indice très net que l'enfant du Temple ne pouvait pas être Louis XVII.

b) - Un emplacement douteux

Les obsèques furent on ne peut plus simples. Conformément à la législation en vigueur à l'époque, le commissaire de police de la section du Temple, Pierre Dusser, et deux commissaires civils, Dominique Goddet et Nicolas Laurent Arnoult, se rendirent au Temple dans la soirée où Lasne et Gomin, ainsi que le commissaire Guérin, leur présentèrent le corps que tous "reconnurent" pour être celui de Louis Charles Capet. Ils firent fermer la bière qui fut aussitôt transportée au cimetière Sainte-Marguerite où elle fut inhumée dans une fosse commune en présence des témoins. Quelques militaires de la garde nationale avaient été requis pour éviter tout mouvement de foule, ce qui ne se produisit d'ailleurs pas. Seuls des curieux regardèrent passer le cortège funèbre. Le procès-verbal d'inhumation indique la date du 22 prairial an III (10 août 1795) à 19h00. Il est signé de tous ces personnages, ainsi que Jacques Garnier, chef de brigade de la section de Montreuil, et Pierre Vallon, capitaine à la même section.

Sous la "restauration", les participants à cette "cérémonie" encore en vie à l'époque furent appelés à préciser l'emplacement exact où la bière avait été mise en terre. Vingt-deux années s'étaient écoulées depuis lors. Les témoins ne furent pas d'accord sur l'endroit précis où le cercueil avait été enseveli.

Étienne Voisin, le conducteur des convois funèbres de la section du Temple et de Popincourt, interrogé le 28 janvier 1815, affirma alors qu'il avait marqué le cercueil d'un D au charbon à la tête et aux pieds. Il déclara en outre qu'il avait ouvert une fosse particulière (procédure formellement interdite par la loi révolutionnaire) qu'il avait lui-même recouverte de terre, et désigna en mars 1816 un emplacement à quelques mètres de la croix. Il s'offre à en retrouver l'emplacement exact. Il précise en outre que les quatre porteurs du brancard sont morts subitement peu après. Notons aussi que Voisin est seulement conducteur des convois funèbres et non fossoyeur. Ce n'est pas à lui de creuser le sol à cet effet. Il y a à Sainte-Marguerite un fossoyeur en titre, Pierre Bertrancourt, qui avait succédé à son père dans cet emploi. En juin 1816, confronté avec Bureau, suisse et concierge depuis 1788, Voisin désigne un autre emplacement au-delà de la fosse commune qui ne sera ouverte que 6 jours après l'inhumation de l'enfant.

Interrrogé en 1816, l'ex-commissaire de police Pierre Dusser déclare qu'il a pris sur lui de faire ensevelir le cercueil de l'enfant dans une fosse particulière, mais il ne se souvient plus de son emplacement précis.

(Ill. : Plan du cimetière Sainte-Marguerite)

 Lors des recherches effectuées par l'historien de Beauchesne en 1837, l'ancien gardien Lasne, qui assita à l'ensevelissement, désigna lui aussi un emplacement au-delà de la seconde fosse commune, très proche de celui indiqué par Voisin en juin 1816.

2 - Transfert clandestin du cercueil

a) - La dépouille de l'enfant préservée

Sur indication de Bureau, les enquêteurs interrogent en juin 1816 l'abbé Dubois, alors curé de Sainte-Marguerite. Ce dernier leur conseille d'interroger la veuve de Pierre Bertrancourt, décédé en 1809, et l'ami de ce dernier, Claude Pierre Decouflet, ouvrier en bas et bedeau de la paroisse des Quinze-Vingts depuis 7 ans; l'ecclésiastique témoigna en même temps de la parfaite honorabilité de ces deux témoins, ainsi que de Pierre Bertrancourt lui-même.

Ils firent des déclarations parfaitement concordantes comme quoi Bertrancourt avait sorti le cercueil de l'enfant de la fosse commune, une nuit ou deux après l'inhumation (en fait lorsque les factionnaires de garde furent enlevés) et qu'il l'avait placé dans une fosse individuelle qu'il avait creusée près de la porte de la communion, à l'aplomb du pilier de cette dernière, à cinq ou six pieds de profondeur.

(Ill. : Emplacement, marqué d'une croix, de la fosse particulière creusée par Bertrancourt)

En indiquant l'endroit exact à son ami, Bertrancourt lui avait aussi montré une croix gravée dans le mur, d'environ deux pouces de haut sur autant de large, en lui précisant que le cercueil de l'enfant se trouvait dessous.

(Ill. : Croix gravée dans une pierre des fondations de l'église Sainte-Marguerite)

 

b) - 1816 : une exhumation décommandée

Les enquêteurs rédigèrent un rapport dans lequel ils concluaient que selon toute vraisemblance le corps de l'enfant avait été retiré de la fosse commune et qu'il se trouvait dans la fosse particulière creusée en 1795 par Bertrancourt à l'emplacement indiqué par sa veuve et par Decouflet. Si tel n'était pas le cas, il conviendrait alors de vérifier les assertions de Voisin.

Ceci étant, une cérémonie d'exhumation fut décidée et fixée au 12 juin 1816 en présence du clergé de la paroisse, en aubes, surplis, étoles, et la Croix. Le délégué du ministre de la police, qui devait présider cette cérémonie, se fit attendre plusieurs heures durant. Finalement, il fit parvenir une note annonçant qu'il y avait lieu de différer la cérémonie. L'abbé Raynaud, successeur de l'abbé Dubois comme curé de Sainte-Marguerite, en a porté témoignage. Le processus ainsi enclenché ne fut jamais repris.

Rappelons que Provence avait fait rechercher les dépouilles mortelles de Louis XVI, de Marie-Antoinette et de Madame Élisabeth. Après ce qui fut présenté comme leur identification, elle furent déposées dans la chapelle expiatoire qui existe toujours à Paris, Square Louis XVI, dans le 8ème arrondissement, entre le boulevard Haussmann et la rue des Mathurins.

Cette attitude étrange de la famille royale démontre qu'elle avait la preuve que Louis XVII était vivant à l'époque.

Quelle meilleure démonstration de la légitimité de la présence de Provence sur le trône de France (légitimité que beaucoup contestaient en sous-main) que la découverte des restes mortels de son neveu grâce aux dires des témoins? Elle aurait pu ainsi répondre à la question que formulait à la même époque Chateaubriand, qui, s'exprimant à la tribune de l'assemblée au sujet de Louis XVII, s'écriait: il nous demande un tombeau !

 

 

 

 

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